XVIII – Le crash – Fragment 3
Il se laissa à ce point accaparer par les tâches qu’il ne prêta pas toute de suite attention à Andriana quand elle sortit de la tente.
— Faure ?
Il fit une courte pause avant de poursuivre ses préparatifs.
— Nous avons de la compagnie.
— Amis ou ennemis ?
— Des amis infréquentables.
Elle parut remarquer les mantes en position et frissonna. Leur immobilité de veille restreinte ne diminuait en rien l’impression de danger qui émanait de leur masse sombre.
— Nous avons peu de temps, reprit-il. J’ai rassemblé le nécessaire. Nous n’allons pas nous charger davantage. Nous partons.
— Mais pour aller où ?!
Il lui lança un regard sans expression.
— Dans la forêt.
— Il n’en est pas question, fit-elle en secouant lentement la tête. Je n’y retourne pas.
— C’était ma résolution première à moi-aussi. Mais comme notre préoccupation première est de faire retraite pour rester vivant, la forêt sera un moindre mal. A supposer que ce soit un mal.
— Après tout ce que vous m’avez dit, vous voulez y retourner ?
— Fort de ce que je sais, nous allons y retourner. Chacun prendra soin de l’autre. Et nous éviterons les confins.
Elle regarda tout autour d’elle et ouvrit les bras pour exprimer sa perplexité.
— Et nous abandonnons le camp ?
— Libre à vous de le voir comme votre maison, mais pour moi il ne s’agit que de fournitures. Nous partons ou nous mourons, c’est aussi simple que ça.
— Et les mantes ?
— Je laisse une « femelle », bêta, ainsi que trois « mâles », gamma, delta et epsilon sur place. Elles ont leur consigne de contact et d’engagement. J’espère que cela ralentira suffisamment nos poursuivants. Nous emmenons avec nous, la dernière femelle, alpha, et le mâle restant, zêta. On ne sait jamais. Je préfère disposer d’une défense conséquente, si la première ligne est percée.
— Jésus, Marie, Joseph… Ecoutez-vous, Faure, dit-elle comme si elle parlait à un enfant. Vous perdez la tête… Vous devez arrêtez cette folie, je vous en conjure.
— Je vous en prie, Andriana, épargnez-moi cet air navré. Je vous demande simplement d’avoir foi en moi…
Elle soutint son regard sans ajouter un mot de plus, une expression de commisération peinte sur son visage. Cela n’avait rien d’agréable, convint Faure. Mais lorsque un bruit de moteur intermittent se fit entendre, il ne réagit pas, contrairement à elle, qui laissa échapper un cri de surprise.
— Deus ex machina, fit-il doucement. Croyez-moi bien que j’ai horreur d’avoir raison en cet instant.
Le bruit allait croissant, sans qu’il fût possible de déterminer avec exactitude la position de l’avion qui volait feux de croisière éteints, enfreignant toutes les lois de l’aéronautique, à moins qu’on ne voulût à tout prix rester discret. Difficile de l’identifier également avec certitude. Sans doute pas un Gufo, presque inaudible pour une oreille humaine, plus sûrement un moyen porteur de type Cestino, un gros porteur posant des difficultés logistiques évidentes d’atterrissage et de décollage en milieu naturel. Impossible en revanche, même pour un néophyte, de passer à côté des bruits inquiétants des moteurs révélant une succession de pannes multiples. C’était un avion en perdition qui s’apprêtait à les survoler, quelques instants avant qu’il se crashât. Puis le silence tomba, alors que les moteurs cessaient de fonctionner. Dans une dernière tentative de rétablir le contrôle de l’appareil, les pilotes allumèrent les feux de croisière et les projecteurs, révélant aux spectateurs impuissants l’énorme châssis métallique à une centaine de mètres seulement au dessus leur tête, et redémarrèrent les moteurs. La tentative avorta aussitôt ; les moteurs toussèrent, puis se turent définitivement, tandis que l’avion privé de propulsion partait en planage. Un pilote émérite aurait sans doute pu contrôler son appareil et gérer petit à petit la perte d’altitude. Le terrain ne se prêtait pas un atterrissage forcé, mais en évitant la forêt, peut-être aurait-il pu poser l’appareil sans trop de dommage. Faure se rappela alors de ses drones qu’il avait été incapable de faire voler, comme si l’atmosphère singulière de la zone interdisait la moindre portance. Et l’avion piqua vers les profondeurs de la forêt et décrocha en un instant, après avoir donné violemment du gîte sur tribord. Un instant plus tard, un bruit sourd se fit entendre, suivi presque immédiatement par une explosion de faible amplitude. La forêt étouffa presque aussitôt les flammes et le panache de fumée, et en l’espace de quelques minutes, le silence de la nuit exerça à nouveau son empire.
— Il faut que nous partions maintenant, Andriana. Un avion de ce type est protégé par une équipe au sol. « Protéger le fret et assurer la cession », vous vous rappelez ? Ce n’est pas une question de valeur marchande du fret, mais le poids de ce fret sur l’échiquier géopolitique de la région.
Elle le dévisagea sans comprendre, encore sidérée par ce qu’elle venait de voir.
— Les marchands d’armes sont rarement des tendres ; et je n’en connais aucun qui aime qu’on se mêle de leurs affaires, reprit-il. Je, vous par association, venons de foutre en l’air leur business. Et je ne parle pas des intérêts politiques très privés que nous avons frustrés. Il est temps de fuir maintenant. Prenez vos affaires et suivez-moi.
Elle ne chercha pas à le contredire et ramassa son paquetage et s’enfonça la première dans la jungle en suivant la ligne de vie. Faure adressa un ultime signe de tête à ses mantes et leur souhaita une mort glorieuse. Déjà elles se dispersaient sur le périmètre en cessant de réfléchir la moindre lumière jusqu’à se confondre dans la nuit. Et il sangla la tablette faisant part des rapports d’activité des six mantes et emboita le pas à Andriana, suivi de près par leurs deux anges gardiens.
La lumière vacille. Le fragment suivant commence dans l’ombre.
Le Cercle des Illuminés
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