— Je n’ai jamais éprouvé ça, Faure. Je n’ai plus peur. Quelque chose en moi me presse d’aller voir.

— Quoi que ce soit, ce n’est pas la voix de la raison. N’oubliez pas : chacun veille sur l’autre.

Elle acquiesça, mais son visage attristé laissait deviner qu’elle devait se faire violence. Il prit le parti de prendre la tête de la cordée, quitte à la tracter chaque fois qu’elle faisait un écart en direction des confins. Ils marchaient depuis plusieurs heures quand il ordonna une pause. Andriana paraissait plus sereine maintenant et se détachait de sa pulsion de mort. A bien des égards, elle évoluait avec une facilité supérieure dans cet environnement. Faure, qui en était pourtant à son second séjour, ressentait encore un malaise diffus. A sa demande, il la détacha mais lui demanda de rester dans un périmètre restreint et de ne jamais rester hors de portée de vue. Prenant un biopack, elle fit le tour de la végétation avoisinante avec une curiosité croissante et entama une série d’analyses des arbres et du sol.

— C’est tout bonnement incroyable, dit-elle émerveillée en revenant près de lui. La quasi totalité de la végétation est comestible et ce qui pousse est doté d’une haute teneur en énergie, même si toutes ces plantes sont inconnues. Une chose est sûre, nous pourrions rester éternellement ici sans avoir à craindre de mourir de faim. Et les sources sont légions… Tout va bien Faure ?

Il ne lui répondit pas tout de suite, n’ayant d’yeux que pour les rapports d’activité fournis par sa tablette.

— Les mantes viennent d’engager le combat, finit-il par dire.

— Et elles nous protègent, fit-elle en hochant la tête avec conviction.

— Il est une idée reçue selon laquelle elles sont indestructibles… C’est faux, mais nous laissons le monde entier le penser. Cela consolide le pacte de non agression. Mais je sais pertinemment que l’armée française s’est toujours prémunie. Cela se tient. Un système autonome a une marge d’imprévisibilité qui tient de son mode d’exploitation. Pour éviter qu’il se retourne contre vous, vous devez apprendre à vous en défendre, c’est-à-dire être capable de le détruire.

— C’est possible ?

— Je n’étais pas dans le secret. Mais gamma et delta donne des signes de faiblesse. Et epsilon ne fournit plus de feedback.

— Son réseau est peut-être saturé ?

— Non. Pour moi, il a été neutralisé et il a enclenché sa sous routine d’autodestruction. Je me doutais qu’elles seraient submergées à un moment quelconque, mais pas aussi rapidement. Nous disposons de moins de temps que prévu…

Andriana accusa le coup sans émotions apparentes.

— Nous ne contrôlons plus la situation.

— Faure, c’est une intuition, mais la forêt ne nous est pas hostile. Elle nous protégera.

— Louée soit votre intuition.

— Au besoin, je vous protégerai, dit-elle en souriant avec tristesse. Il faut que quelqu’un témoigne de ce qui se passe ici. Vous avez l’oreille du Saint-Siège.

— Louée soit votre intention.

Chacun tomba dans les bras de l’autre, et après une longue accolade, ils se remirent en marche.

Un nouveau rapport d’activité parvint une heure plus tard qu’il consulta le cœur lourd. Gamma, neutralisé ; epsilon, neutralisé un instant plus tard ; bêta, état critique.

Il n’y avait pas vraiment de hasard sous cette immense canopée. Et lorsqu’ils tombèrent sur le site du crash, Faure parvint à la conclusion que ce n’était que pure fatalité et que, quelques bifurcations, sentiers, chemins ou axes qu’ils eussent empruntés, la forêt les aurait amenés en cet endroit. Sur ce point, Andriana avait raison, la forêt avait besoin de témoins. En revanche, rien ne pouvait les préparer au spectacle qu’ils découvrirent estomaqués.

Devant eux se dressait une structure rayonnante d’une centaine de mètres au bas mot, tenant autant d’un arbre que d’une ossature métallique. S’élevant du cratère de l’impact primaire, elle s’élançait vers le ciel en crevant presque la canopée. Alors qu’ils s’en approchaient, Faure nota que le sol était vierge du moindre débris. Une nouvelle preuve du talent de recomposition de la forêt. Celle-ci avait assimilé ce qu’elle considérait comme des déchets. La carlingue et les moteurs de l’avion avaient fusionné avec le tronc et les branches, dont les extrémités portaient les fruits mortels que le gros porteur transportait, eux aussi assimilés au végétal, mais dans lesquels il était aisé de reconnaître des fusils d’assaut, des chapelets de grenades et des lance-roquettes. En résultait un arbre de misère, hautement emblématique de la violence générée par l’homme, bien que neutralisée par le métissage.

Andriana considéra la structure et hocha la tête en connaisseuse.

— AK, AR10, Galil, RPG, à ce que je peux reconnaître… Pas tout jeune comme matériel. J’ai l’impression de faire le musée des armées.

La lumière vacille. Le fragment suivant commence dans l’ombre.

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