XIX – L’arbre de misère – Fragment 2

— Je n’ai jamais éprouvé ça, Faure. Je n’ai plus peur. Quelque chose en moi me presse d’aller voir.

— Quoi que ce soit, ce n’est pas la voix de la raison. N’oubliez pas : chacun veille sur l’autre.

Elle acquiesça, mais son visage attristé laissait deviner qu’elle devait se faire violence. Il prit le parti de prendre la tête de la cordée, quitte à la tracter chaque fois qu’elle faisait un écart en direction des confins. Ils marchaient depuis plusieurs heures quand il ordonna une pause. Andriana paraissait plus sereine maintenant et se détachait de sa pulsion de mort. A bien des égards, elle évoluait avec une facilité supérieure dans cet environnement. Faure, qui en était pourtant à son second séjour, ressentait encore un malaise diffus. A sa demande, il la détacha mais lui demanda de rester dans un périmètre restreint et de ne jamais rester hors de portée de vue. Prenant un biopack, elle fit le tour de la végétation avoisinante avec une curiosité croissante et entama une série d’analyses des arbres et du sol.

— C’est tout bonnement incroyable, dit-elle émerveillée en revenant près de lui. La quasi totalité de la végétation est comestible et ce qui pousse est doté d’une haute teneur en énergie, même si toutes ces plantes sont inconnues. Une chose est sûre, nous pourrions rester éternellement ici sans avoir à craindre de mourir de faim. Et les sources sont légions… Tout va bien Faure ?

Il ne lui répondit pas tout de suite, n’ayant d’yeux que pour les rapports d’activité fournis par sa tablette.

— Les mantes viennent d’engager le combat, finit-il par dire.

— Et elles nous protègent, fit-elle en hochant la tête avec conviction.

— Il est une idée reçue selon laquelle elles sont indestructibles… C’est faux, mais nous laissons le monde entier le penser. Cela consolide le pacte de non agression. Mais je sais pertinemment que l’armée française s’est toujours prémunie. Cela se tient. Un système autonome a une marge d’imprévisibilité qui tient de son mode d’exploitation. Pour éviter qu’il se retourne contre vous, vous devez apprendre à vous en défendre, c’est-à-dire être capable de le détruire.

— C’est possible ?

— Je n’étais pas dans le secret. Mais gamma et delta donne des signes de faiblesse. Et epsilon ne fournit plus de feedback.

— Son réseau est peut-être saturé ?

— Non. Pour moi, il a été neutralisé et il a enclenché sa sous routine d’autodestruction. Je me doutais qu’elles seraient submergées à un moment quelconque, mais pas aussi rapidement. Nous disposons de moins de temps que prévu…

Andriana accusa le coup sans émotions apparentes.

— Nous ne contrôlons plus la situation.

— Faure, c’est une intuition, mais la forêt ne nous est pas hostile. Elle nous protégera.

— Louée soit votre intuition.

— Au besoin, je vous protégerai, dit-elle en souriant avec tristesse. Il faut que quelqu’un témoigne de ce qui se passe ici. Vous avez l’oreille du Saint-Siège.

— Louée soit votre intention.

Chacun tomba dans les bras de l’autre, et après une longue accolade, ils se remirent en marche.

Un nouveau rapport d’activité parvint une heure plus tard qu’il consulta le cœur lourd. Gamma, neutralisé ; epsilon, neutralisé un instant plus tard ; bêta, état critique.

Il n’y avait pas vraiment de hasard sous cette immense canopée. Et lorsqu’ils tombèrent sur le site du crash, Faure parvint à la conclusion que ce n’était que pure fatalité et que, quelques bifurcations, sentiers, chemins ou axes qu’ils eussent empruntés, la forêt les aurait amenés en cet endroit. Sur ce point, Andriana avait raison, la forêt avait besoin de témoins. En revanche, rien ne pouvait les préparer au spectacle qu’ils découvrirent estomaqués.

Devant eux se dressait une structure rayonnante d’une centaine de mètres au bas mot, tenant autant d’un arbre que d’une ossature métallique. S’élevant du cratère de l’impact primaire, elle s’élançait vers le ciel en crevant presque la canopée. Alors qu’ils s’en approchaient, Faure nota que le sol était vierge du moindre débris. Une nouvelle preuve du talent de recomposition de la forêt. Celle-ci avait assimilé ce qu’elle considérait comme des déchets. La carlingue et les moteurs de l’avion avaient fusionné avec le tronc et les branches, dont les extrémités portaient les fruits mortels que le gros porteur transportait, eux aussi assimilés au végétal, mais dans lesquels il était aisé de reconnaître des fusils d’assaut, des chapelets de grenades et des lance-roquettes. En résultait un arbre de misère, hautement emblématique de la violence générée par l’homme, bien que neutralisée par le métissage.

Andriana considéra la structure et hocha la tête en connaisseuse.

— AK, AR10, Galil, RPG, à ce que je peux reconnaître… Pas tout jeune comme matériel. J’ai l’impression de faire le musée des armées.

La lumière vacille. Le fragment suivant commence dans l’ombre.

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 XIX – L’arbre de misère – Fragment 3

— Pas tout à fait des antiquités, renchérit Faure. Des armes simples, connues pour leur robustesse, presque inusables. On est loin de la sophistication de l’arsenal romain, mais cela reste des acteurs intemporels des conflits du continent africain.

— Je ne vois pas les munitions…

Faure lui montra ce qui semblait un chapelet de mousse cascadant des branches.

— Incroyable…

— Lorsque les Justes hériteront de la Terre, ils entreront en dotation de livres aux pages jaunies et d’AK antédiluviennes.

— Votre optimisme me fait peur, Faure. (Elle examina le tronc et brossa vigoureusement « l’écorce. ») Venez voir.

— Qu’avez-vous trouvé ?

— Ça ressemble à un fragment de bordereau.

Il s’approcha à son tour et plissa les yeux pour mieux voir et laissa échapper un éclat de rire.

— Forcément… J’aurais dû m’en douter. Toujours la même rengaine : chercher l’argent.

— Si vous pouviez éclairer ma lanterne…

— Les montages financiers permettent de passer sous le radar et d’envoyer presque anonymement n’importe quoi n’importe où. Mais, au bout du compte, il faut bien que les fonds proviennent de quelque part. Je vois ici écrit le nom d’une certaine banque française tout ce qu’il y a de plus respectable.

— Ce n’était pas déjà le cas en 1994 ?

— C’est bien là où vous comprenez ce que peut vouloir dire « intouchable. » Personne ne peut prouver d’où émane vraiment l’argent.

Andriana se recula, l’air passablement écœuré, et examina les alentours du site. La forêt avait peu souffert de l’explosion, et la végétation reprenait ses droits. Faure vit la jeune femme se pencher sur un carré de terre encore dénudé et sortir un petit paquet de son brêlage. Quelques minutes plus tard, il l’entendit rire. Et pour la première fois depuis qu’il avait posé les pieds sur le sol du Rwanda, il reconnut de l’émerveillement.

— Faure, c’est extraordinaire, il faut que vous veniez voir ça…

Il la rejoignit et s’agenouilla, regardant avec perplexité ce qui semblait un plant de blé pousser à vue d’œil.

— J’emporte ce sachet partout avec moi, poursuivit-elle. Rien d’extravagant : des semences de céréales et d’arbres fruitiers. Vous pouvez voir ça comme une sorte de porte-bonheur, je transporte la vie telle qu’on la conçoit depuis la nuit des temps. Je viens de planter ce grain à l’instant, et voyez la rapidité de sa croissance.

Le plant parvint à sa taille maximale. L’épi était dense, chargé de graines lourdes parmi lesquelles Andriana en préleva une, avant de l’enfouir en terre avec des gestes témoignant d’une longue expérience agricole. Presque aussitôt, le grain germa et le plant s’élança, finissant sa croissance en moins d’une minute. Cette fois, elle sectionna tout l’épi pour l’examiner.

— Parfaitement sain, exempt de toutes maladies. Les insectes n’ont pas le temps de s’y attaquer. Cela donne une autre vision de la forêt, considérant la réaction de nos légionnaires, votre témoignage et ce que nous venons de vivre. C’est une matrice géante, un incubateur phénoménal…

— Je vous suis jusqu’à un certain point. Mais, on en revient toujours au même paradoxe : la loi de conservation de la masse. D’où provient l’énergie ainsi convertie ?

— La seule réponse qui me vient à l’esprit, c’est l’énergie noire. On a prouvé son existence. Et les réserves cosmiques sont si grandes qu’elles sont proches de l’infini. La forêt l’accumule et la restitue. Comment ? Je ne sais pas. Mais cela expliquerait ce dégagement d’énergie sous forme de rayonnement permanent.

— Je suis dépassé.

— Comme tout le monde, fit-elle en se redressant et en s’essuyant les mains l’une contre l’autre. (Elle tendit l’oreille, soudain préoccupée.) Faure, vous entendez ?

Accaparé par l’envahissement du camp, la fuite dans la jungle et le spectacle du pouvoir d’assimilation de la forêt, il réalisa qu’il en était venu à négliger le bruit des ressacs caractéristiques des confins. Non seulement le son grossissait mais il semblait s’approcher d’eux à toute vitesse. Il comprit qu’ils ne parviendraient pas à s’échapper à temps et eut tout juste le temps d’encorder la jeune femme avant qu’ils ne fussent engloutis par un maelstrom de sons, d’images et de lumière.

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 Priorité absolue : diffusion restreinte

La transmission des fragments est suspendue avec effet immédiat.

Les conditions opérationnelles ne permettent plus la poursuite des envois.
La Forêt est entrée dans une phase d’activité non maîtrisée.
Les canaux secondaires sont instables. Les relais sont compromis.

Toute tentative de fragmentation supplémentaire exposerait le lecteur à une compréhension partielle, donc erronée, des événements en cours.

Le reste du dossier ne peut être consulté que dans sa continuité intégrale.

Le rapport complet est consigné sous la forme d’un volume unique.
Titre de circulation : La Forêt illuminée.

Aucune autre communication ne sera autorisée par ce canal.

Fin de transmission.

 

Père-capitaine Louis Faure
Ordre Formel Romain
Autorité de terrain

Se procurer le rapport complet

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