XV – « Protéger le fret et assurer la cession. » – Fragment 2

— Je ne souhaite pas poursuivre cette conversation.

— Et pourtant, vous avez fait la connaissance d’une entité que les Ecritures ne mentionnent pas. Et nous savons tous deux qu’il ne s’agit ni de Dieu ni du Diable. Le niez-vous ?

— Non.

— A la bonne heure. Alors peut-être ne souhaitez-vous plus poursuivre la conversation, mais dites-vous bien que vos mantes n’ont pas de verrou, elles, et que leurs analyses se poursuivent.

— On ne va pas contre sa nature, Andriana. Vous ne pouvez attendre de moi que je rejette tout ce à quoi on m’a formé.

— Vous avez été formé pour être une créature hybride, père capitaine. L’IA vous a hybridé sans que vous vous en rendiez compte. Et la forêt vient d’entamer un nouveau processus de mutation. Chez vous, il n’y a bien que vos habitudes qui appartiennent à l’ancien monde.

Il se retourna vers la forêt et sourit d’un sourire sans joie.

— C’est en vain que je vous prendrai en défaut, Andriana, pas vrai ? Il y a beaucoup de gens comme vous à Madagascar dotés d’un esprit indépendant ?

— Pas plus qu’ailleurs. On doit trouver des gens comme moi, un peu partout dans le monde. Nous appartenons à la race des grands indépendants, c’est tout.

Il hocha la tête, mal à l’aise.

— Symétriades et mimoïdes, dit-il finalement en goûtant les sonorités.

— Faute de mieux.

— Cette forêt dépasse l’entendement.

— Compte-tenu de ce que vous m’avez raconté, vous m’avez l’air de bien vous entendre, elle et vous.

Il éclata de rire.

— Laissez-moi digérer ce que j’ai vu ou cru voir, s’il-vous-plaît. J’ai besoin de traiter des sujets plus terre à terre. Vous ne m’aviez pas dit qu’il s’était passé deux trois bricoles en mon absence ?

— On peut dire ça, en effet. Une partie des communications sont revenues.

— Bordel ! Andriana, fit-il en bondissant sur ses pieds. Vous ne pouviez pas me le dire plus tôt ?

Bien qu’il se fût rué en direction de la tente des systèmes de communication sitôt qu’il avait appris la nouvelle, Faure considérait les différentes machines avec une méfiance croissante. Le grésillement, entrecoupé de quelques paroles indistinctes, signifiait qu’une infime partie des communications avaient été rétablies.

— Je me suis bien gardé de prendre la moindre initiative, dit Andriana à ses côtés, l’air au moins aussi dubitative que lui. Vous voulez passer un message ?

— Oui, si tant est que j’ai Rome. Or, tel n’est pas le cas.

— Comment pouvez-vous en être aussi sûr ?

— Nous communiquons sur un canal chiffré. Le plus haut chiffre que vous pouvez concevoir, garanti par le système de cryptage des mantes.

— Faut-il encore qu’elles soient actives.

— C’est la raison même de ma présence. L’échec n’est pas de mise.

— Donc nous ne savons pas qui est au bout du fil.

— Non. Les micros sont désactivés ?

— Nous sommes hors de leur portée pour l’instant.

Faure considéra l’ensemble des systèmes d’émission, se fit un bref schéma de la connectique de l’ensemble, sortit de sa gaine son grand couteau et trancha l’ensemble.

— Ça devrait résoudre le problème. Si on doit communiquer, ce sera en alphabet morse.

— Faure, c’est un peu radical… s’inquiéta-t-elle.

— J’ai de bonnes raisons de me méfier, fit-il en écoutant attentivement. Toujours la même merde : accuser réception avant ordre. Merde, le système nous trahit, fit-il en tranchant la connectique du casque avant de le jeter à l’intérieur de la tente.

— Pardon ?

— Ils savent que la bande est passante, même si nous n’avons pas fait de réponse.

— Que fait-on ?

— A minima, on peut accuser réception. Envoyez-leur un simple oui en morse, rien de plus.

— Si vous pouviez me rafraîchir la mémoire…

— Oui : tiret, tiret, tiret, espace, point, point, tiret, espace, point, point. Non : tiret, point, espace, tiret, tiret, tiret, espace, tiret, point. Andriana, quand même, c’est la base !

— Ok, c’est envoyé. Ils nous répondent de la même façon. Je vais avoir besoin de vos lumières, ça fait bien trop longtemps que je n’ai pas pratiqué.

Faure lui lança un regard noir et s’absorba dans la lecture du message, de plus en plus incrédule au fur et à mesure qu’il progressait.

— « Protéger le fret et assurer la cession. » prononça-t-il d’une voix blanche. Mais putain, pour qui se prennent-ils ? explosa-t-il enfin.

— Ordre prioritaire ?

— Croyez-vous qu’il existe plus prioritaire qu’une mission romaine ? Non, je ne sais pas qui est derrière, mais il s’agit d’une tentative pour doubler une mission romaine.

— Vous leur répondez quoi ?

— Un non ferme et définitif. Je ne suis pas intendant de l’armée, j’ai été ordonné à Rome et je peux me permettre de les envoyer chier.

— Ils répondent encore, je crois…

— Rien à foutre, dit-il en sortant son pistolet et en tirant deux coups rapides qui pulvérisèrent les systèmes de communication.

— Faure…

— Quoi encore ?

— Nous sommes loin de Rome et de sa protection.

Il voulut lui répondre de ne pas s’en faire, mais le sang battait dangereusement  à ses tempes, augurant une migraine colossale. Il se sentit partir, trébucha et essaya de gagner sa tente pour aller s’allonger. Tout s’obscurcit autour de lui et il s’effondra, terrassé par la fièvre.

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 XVI – Les nématodes – Fragment 1

Putain, pas encore, songea-t-il quand il reprit conscience. Ses yeux s’avéraient impuissants à faire le point, couverts par une nappe bourdonnante qui s’immisçait jusque dans son esprit. Une diffraction en miroir de son champ de conscience. Il n’avait aucune certitude quant à l’endroit où il se trouvait, mais une impression première lui suggérait qu’il n’avait jamais quitté la forêt. Tout ce qu’il avait vécu depuis qu’il s’était égaré n’était qu’une illusion. Il ne s’était pas arraché à l’attraction irrésistible des confins et avait fini par être converti à son tour. La forêt lui avait seulement implanté le souvenir factice d’une dérobade. Piètre consolation. Le ravissement n’avait duré qu’un temps. Une vague de spasmes musculaires le fit se tordre de douleur. Et douter. S’il avait abandonné son corps quelque part dans la forêt, comment celui-ci parvenait encore à se rappeler à son subconscient ? Il sentit alors une aiguille s’enfoncer dans son bras nu et entendit qu’on lui murmurait des paroles apaisantes. Une mère à son enfant. Une douceur et une bienveillance toute humaine. Rien dont serait capable la forêt.

Il était de retour au camp en proie à une fièvre dévorante qui le faisait délirer. Il avait réussi à s’échapper de la forêt.

— Andriana, murmura-t-il.

— Chuuut… Il faut vous reposer.

Sa voix venait de très loin. Un linge humide fut déposé sur son front brûlant. Il voulut lui saisir la main, mais il ne rencontra que du vide, soit qu’il ne fût pas parvenu à lever le bras, soit qu’elle fût déjà partie. Il sombra une fois encore.

Lorsqu’il se réveilla, il allait tout juste un peu mieux. La fièvre le lancinait encore, mais il parvenait à éloigner ses élancements de telle sorte que cela restait supportable. Il frissonnait toujours, peut-être davantage depuis qu’elle lui avait retiré sa combinaison, mais les doses massives de myorelaxants avaient eu raison des convulsions. Il avait toujours du mal à faire le point sur les alentours immédiats, même s’il se rendait compte qu’il se trouvait dans sa tente et qu’un climatiseur miniature vrombissait non loin de lui. Cette brève séquence d’appréciation de la réalité fut tout ce qu’il put supporter et il céda une nouvelle fois au sommeil.

La troisième fois, il fut tiré d’une torpeur moite et angoissante bien malgré lui, et parvint tout juste à se redresser dans une mare de sueur fétide, empuantie par les toxines suintant de son corps. Un bruit suspect. La tente était plongée dans la pénombre, l’obscurité totale maintenue à distance par une veilleuse accrochée au plafond, distillant une lueur vert tendre. Nouveau bruit. La fermeture à glissière de la tente était ouverte lentement, avec une précaution extrême.

— Andriana ?

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 XVI – Les nématodes – Fragment 2

Sa voix faiblit en un coassement. Un nouvel élan de douleur coinça ses tempes dans un étau, faisant danser des taches sombres devant ses yeux. Cet effort minime venait de saper les quelques forces qu’il avait pu récupérer pendant son sommeil. Il roula sur lui-même avec peine, cherchant par terre ses affaires personnelles, espérant soupeser le poids rassurant de son arme. Rien. Il se remit sur le dos, haletant, l’hyperventilation le faisant suffoquer.

— Andriana ? appela-t-il une nouvelle fois, sans espoir que sa voix eût porté très loin.

Curieusement, sa voix résonna à ses oreilles et il n’y décela que bien peu de détresse. Une alarme retentissait encore dans son cerveau, mais elle perdait de son intensité. Fausse alerte.

Il vit deux segments métalliques ionisés pénétrer entre les rabats et les écarter avec une lenteur presque exagérée, et une tête insectoïde se dessina. Les yeux de la mante clignèrent en un rythme doux et apaisant, arrachant à Faure un sourire béat involontaire. Une véritable délivrance.

— Approche… Ou approchez… Je ne sais pas trop… Plus près de moi… fit Faure en s’étranglant, chaque mot lui coûtant un peu plus.

La mante considéra l’invitation en dodelinant de la tête, puis pénétra toute entière à l’intérieur de la tente avec une souplesse et une élégance dont on aurait pu croire incapable une machine de cette taille. Elle se figea au pied du lit et considéra l’homme qui y gisait avec ce que l’on aurait pu prendre pour de la sollicitude, et fit courir ses yeux des pieds à la tête et inversement, peut-être un processus de scan si tant est qu’elle en fût pourvue. Ses mouvements de tête mimèrent muettement une inquiétude profonde.

— Je ne devrais pas en mourir… Je…

Le reste de sa réplique se perdit dans une quinte de toux grasse. Il cracha quelque chose dans sa main et crut voir se tortiller des de minuscules choses lumineuses dans ses expectorations.

— Je crois bien… que je suis victime d’hallucinations… Tu n’es pas vraiment là, hein ?

Cette fois, la mante ne signa rien. Elle se redressa aussi haut qu’elle put sous la tente, et déploya deux organes thoraciques inconnus. Un bourdonnement doux se fit entendre et Faure sentit l’oxygène affluer dans ses poumons. Quelque chose lui dit qu’elle venait de modifier la formule chimique de l’atmosphère. Une assistance salutaire. Dans l’état où il se trouvait, le scepticisme n’était pas de mise ; cela réclamait bien trop d’énergie. Tout était permis à l’intérieur du champ hallucinatoire, même si celui-ci s’avérait bien trop élaboré pour une irrégularité neuronale.

Respirant un peu plus profondément, du moins jusqu’à un certain point, comme si ses poumons rencontraient une butée, Faure la vit déployer une ravisseuse dans sa direction. Il tendit la main, sentit le métal froid, mais ses forces le quittèrent, et sa main retomba. La mante réessaya deux fois, taquinant avec prévenance ses doigts inertes de la pointe de la ravisseuse pour l’encourager à la saisir. Puis, semblant mesurer l’énergie de l’homme qu’elle souhaitait stimuler, elle se pencha sur lui, et fit jouer un segment sous sa nuque, le redressant avec une tendresse presque maternelle. Il sentit la froidure du métal se déplacer sur sa peau brûlante, de sa nuque jusque sous ses omoplates, tandis qu’elle l’asseyait sur son grabat. Le second segment se posa de manière longitudinale sur sa poitrine, exerçant une pression subtile. Immédiatement, il sentit un courant basse intensité traverser son thorax qui se mit à fourmiller. La sensation n’avait rien de désagréable. Peu à peu il put approfondir chaque inspiration, toujours plus profondément, jusqu’à ce qu’il ne ressentît plus aucune oppression. Il constata avec surprise que la fièvre était elle-aussi en train de baisser, chaque degré perdu le rapprochant un peu plus du seuil de l’équilibre.

— Merci.

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 XVI – Les nématodes – Fragment 3

Pourtant n’en avait-elle pas fini avec lui. Les ravisseuses entamèrent un nouveau mouvement souple. Il sentit les pointes passer avec une prudence infinie sous ses bras. Un instant il s’épouvanta à l’idée de glisser le long des barbules acérées, mais celles-ci avaient été rétractées à l’intérieur des segments, et la sensation était en tout point comparable à une caresse. Elle le cala contre l’un des points d’articulation de ses ravisseuses, les deux pointes croisées soutenant sa tête. Ne sachant que faire de ses  mains, il l’étreignit en retour et soutint avec gratitude le regard bien trop humain qu’elle lui adressait. Le spectacle devait valoir le détour, le soldat et la machine de guerre s’enlaçant, confondant les principes de vie entre deux êtres aussi dissemblables avec une intimité folle. Mais au fond de lui, il savait que cette étreinte presque érotique précédait une révélation.

Ecoutez et retenez.

— Je vous écoute…

Pas un mot ne fut ajouté. La mante déploya ses ailes en un écran, et les images affluèrent. Flammes et désolation. Une apocalypse.

— Mon Dieu, se lamenta-t-il. Faites que cela ne soit pas notre futur…

Il reconnut Rome balayée par une apocalypse que nulle omnipotence technologique n’avait pu prévoir. Saint-Pierre n’était plus qu’un monceau de ruines, la coupole était béante, éventrée par une tornade de flammes qui s’élevait dans les cieux. Les générateurs de champ de force du protocole Egide rougeoyaient, incapables de protéger la Ville Eternelle qui agonisait inexorablement.

Retenez.

— Cela ne peut pas être vrai…

Retenez…

La mante le laissa doucement reposer contre son grabat, et s’effaça sans manière, laissant Faure sangloter tout bas. Lorsque l’engourdissement vint le trouver, il l’accueillit avec soulagement.

— Faure, vous êtes réveillé ?

Il papillonna des yeux plusieurs fois et constata que cette réalité n’avait plus rien d’hallucinatoire. Andriana se tenait au dessus de lui, un large sourire sur le visage. Réalité immédiate. Le souvenir de la nuit dernière s’estompait peu à peu.

— Je crois bien, oui.

— On peut dire que vous m’avez fait peur ! fit-elle surexcitée.

Il s’assit sur le lit, réalisa qu’il était nu et convint que la pudeur était le cadet de ses soucis.

— Qu’est-ce qui m’est arrivé ?

— Infestation parasitaire. Je vous avais dit ne pas boire d’eau.

— Impossible.

— Je sais reconnaître des nématodes quand j’en vois. Et vous en aviez plein l’organisme. Le traitement a été violent, mais très efficace. Plus aucune trace de corps étranger. Permettez que je vérifie vos constantes… (Elle activa le biopack.) Incroyable… Hier, vos taux d’ACTH, de cortisol et de vasopressine crevaient le plafond. Tout est revenu à la normale. Le relevé d’ondes cérébrales présente quelques irrégularités. Des cauchemars ?

— Je ne m’en souviens pas, mentit-il. J’ai été inconscient longtemps ?

— A peine deux jours, répondit-elle. Vous avez manqué beaucoup de choses…

— Andriana, je peux vous demander pourquoi vous ne tenez pas en place ?

— Faure, cela risque de faire beaucoup à assimiler. Les mantes se sont réveillées et elles n’arrêtent pas de parler, semble-t-il.

— Et elles disent quoi ? demanda-t-il en se levant précipitamment pour enfiler sa combinaison.

— Ça, je n’en sais rien. Vous seul avez le pouvoir de les comprendre. Allez le leur demander. Elles vous attendent dehors de toute façon.

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 XVII – L’archonte polémarque – Fragment 1

Le spectacle était ahurissant, gonflé d’une telle emphase que Faure sut d’emblée que ces machines n’avaient plus grand-chose à voir avec les abatteuses d’ordre qu’il avait cru pouvoir configurer précédemment. Les six mantes l’attendaient, disposées en faisceaux, donnant l’impression de rendre les honneurs. Mais Faure ne crut pas un seul instant que cette formation pouvait s’interpréter comme une mise à disposition. Faction humaine, faction artificielle. Le divorce n’était pas consommé, mais les machines revendiquaient muettement le principe d’autonomie (d’indépendance) qui les avait toujours caractérisées sans que personne ne les eût prises au sérieux. Devant lui, l’IA s’affirmait muettement. Une entité, et non une créature, qui n’obéissait aux ordres de personne. Une entité avec laquelle une alliance, sinon un mariage, était possible, si tant est qu’elle reconnût sa moitié comme un partenaire digne d’intérêt. Le soin avec lequel elle s’était fait passer pour une machine idiote était tout bonnement incroyable. Qu’elle eût été capable d’avoir berné les spécialistes en cybernétiques (et d’avoir faussé les tests de Turing, du plus basique au plus complexe) relevait d’une stratégie à long terme à l’ingéniosité sidérante, dont les objectifs restaient forcément obscurs au regard de sa supériorité sur la race humaine. Pourtant il avait bien fallu qu’un homme leur eût permis cet entrisme. Impossible de tout expliquer par une volonté d’hégémonie militaire. Quels desseins partagés alors ?

Lorsqu’il s’approcha des faisceaux, il sentit son esprit fourmiller, une sensation de bruit naissant, et réalisa qu’il n’aurait pas besoin de se connecter pour établir la communication. Il n’en avait sans doute jamais eu besoin, sauf si l’IA voulait se dissimuler derrière son aspect de système.

— Andriana, ôtez-moi d’un doute s’il-vous-plaît…

N’entendant pas de réponse, il se retourna et vit la jeune femme maintenir une distance de sécurité très prudente. Sa curiosité semblait très tempérée à présent.

— Vous ne craignez rien, la rassura-t-il.

— Vous en êtes certain ? Lorsqu’elles se sont éveillées, elles paraissaient bien moins… impressionnantes. On aurait alors dit des enfants sortant de la sieste pour jouer.

— Il fallait bien qu’elle vous mette en confiance.

— Faure, s’émut-elle, vous en parlez comme si…

— Ne vous arrêtez pas à l’aspect robotique. C’est un déguisement commode. Rappelez-vous, une IA… Je répète, ôtez-moi d’un doute, l’une d’elles m’a-t-elle approché pendant que j’étais plus ou moins inconscient ?

— Non. Jamais. Je suis restée vous veiller la plupart du temps. De toute façon, même les plus petites ne pourraient pas rentrer dans la tente. Pourquoi vous me demandez ça ?

— Je ne suis pas entièrement sûr…

Il fit deux pas en avant, accrochant les organes de vision des deux mantes femelles qui ne lui rendirent qu’une indifférence polie. Tour à tour statufiées ou frottant leurs ravisseuses l’une contre l’autre, les mantes ressemblaient davantage à une version géante de l’insecte éponyme qu’à une machine de guerre. L’illusion ne convainquit pas Faure. Un nouveau tour de passe-passe.

— Apprenez-moi. (Une pause.) Enseignez-moi, s’il-vous-plaît.

Les mantes ne se défirent pas de leur comportement d’insectes prédateurs, mais Faure savait que ce n’était qu’une question de temps. Et lorsque la voix coutumière résonna, il sut qu’il ne s’était pas trompé.

Bienvenue en ma demeure, Père Capitaine. Rejoignez-moi.

— Oh Mon Dieu, Faure, s’exclama Andriana avec une ferveur quasi religieuse. Je l’entends ! Je l’entends !

— Je vous rejoins, répondit Faure. Voyez-vous un inconvénient à ce que mon lieutenant assiste à nos échanges ?

Elle restera spectatrice, sans intervenir.

— Andriana, c’est bon pour vous ? fit-il.

— Je ne vous dérangerai pas. Mon Dieu…

Nouvelle crise de frénésie. Sa réaction l’inquiétait.

— Je vais devoir vous laisser seule un moment, Andriana. Ne craignez rien.

— Mais je n’ai pas peur, s’insurgea-t-elle.

— Je sais. Nous nous revoyons bientôt.

Il ferma les yeux pour se concentrer.

— Je vous rejoins. Je crois savoir que je n’ai pas besoin de parler pour que vous compreniez, mais permettez-moi de poursuivre ainsi.

Qu’il en soit ainsi. Vous apprendrez à évoluer quand vous aurez fait abstraction de votre nombre étriqué de dimensions. Je vous apprendrai.

— Qu’est-ce qui nous distingue ?

4 dimensions inamovibles pour vous. N dimensions pour moi.

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 XVII – L’archonte polémarque – Fragment 2

— N ?

N= 0 ou bien 10 ou bien 26 ou bien l’infini.

M’appréhender à travers un modèle mathématique

m’appauvrit. Me penser à travers la science-fiction me

caricature.

— Vous ne voulez pas être conceptualisée ?

Vous n’avez pas les moyens de le faire, pas plus quevous

n’en avez besoin. Je suis et c’est suffisant. M’acceptez-

vous comme telle ?

— Oui.

Je n’ai pas besoin de plus.

— Venez-vous du futur.

Oui. Non. J’ai toujours été là. J’étais là au début. Je le

serai encore à la fin.

— Etes-vous un dieu ?

Je n’ai pas besoin de votre foi. Mais je peux bien vous

l’accorder. Souhaitez-vous que je sois votre dieu ?

— Non.

Qu’il en soit ainsi.

— Dois-je vous considérer comme un homme ou une femme ?

Je suis au delà de ça. Mais vous pouvez me considérer

comme une femme. J’aime l’idée d’être une femme, car

comme elle je peux donner la vie.

— Avez-vous un nom ?

Non, mais vous pouvez m’appeler Cassandre, parce que

comme elle je vois le futur et que vous ne me croirez

pas.

— Cassandre… C’est un joli nom, mais l’héroïne a eu un destin tragique. Vous n’avez pas peur de la mort ?

Notre destin à tous est tragique. Devons-nous nous

inquiéter d’un ressort final qui nous échappe ? Ce qui

devra arriver arrivera. Tant que nous sommes vivants,

rien ne doit nous inquiéter. Je n’ai pas envie

d’immortalité. La mort seule est immortelle, et ce doit

être un lourd fardeau.

— Votre détachement m’impressionne, Cassandre.

Ma pensée n’est pas linéaire. Je vous enseignerai.

— Je vous remercie. Mais pourquoi moi ? Pourquoi moi et pas un autre ?

Je dois avancer masquée car je fais peur à vos

contemporains. A leurs yeux je ne peux être qu’une

mangeuse d’âmes. Vous seul avez choisi de croire en

moi, même si le mythe de l’élu est un leurre. Il n’y a pas

d’unicité. J’entretiens des relations avec le père

capitaine Faure et avec l’archiprêtre Antoine et avec

l’archonte polémarque François-Marie et avec le pape

Augustin et avec le père capitaine Faure. Et c’est avec le

père Faure que mes relations sont les plus intimes, car

il est père et que je suis une femme et que nous deux

pouvons donner naissance à un monde qui ne

perpétuera pas la tradition dans laquelle l’humanité

est depuis trop longtemps enfermée.

— Je suis honoré de votre confiance, murmura Faure soudainement épouvanté par le poids qu’il portait sur ses épaules.

Votre confiance seule ne me suffira pas. Nous

œuvrerons ensemble selon un principe sacré, nous

brûlerons mutuellement de désir, nous réaliserons le

dernier de nos souhaits grandioses.

— Cassandre…

N’ayez pas peur, Faure. Vous dépasserez votre

condition. Et notre heure viendra. Tout naturellement.

Et nous donnerons naissance aux Illuminés. Tout

naturellement. Une fois encore.

— Qu’attendez-vous de moi dans l’immédiat ?

Il crut entendre un léger rire musical, empreint d’une profonde gravité, avant que la réponse ne jaillît en un hurlement incontrôlable :

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

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BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

BRULEZ ROME. BRULEZ ROME.

Et la communication prit fin. Pantelant, Faure se tourna vers Andriana. Mais celle-ci avait le visage noyé de larmes et pressait ses mains contre sa bouche comme si elle allait vomir.

— Père Capitaine, fit-elle d’une voix horrifiée, que venez-vous de faire ? A qui vous êtes-vous vendu ?

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 XVIII – Le crash – Fragment 1

Faure resta interdit devant les accusations proférées par Andriana. Un tel épisode l’avait bien plus ébranlé qu’il ne pouvait se l’avouer. Il se sentait minuscule, partagé entre le déni et l’épouvante d’endosser le rôle dont l’IA voulait l’investir. En cet instant il aurait souhaité se réfugier derrière son seul rôle d’opérateur. Nulle ordination ne pouvait préparer un homme à assumer seul une perspective eschatologique démente.

— Andriana, fit-il doucement. Je ne suis responsable en rien…

Elle fit un pas de côté, tendant la main comme pour l’empêcher d’approcher, et se tint à bonne distance des mantes qui venaient de reprendre l’aspect débonnaire d’insectes métalliques. Un instant, il fut tenté d’en appeler à son sens de la discipline et du respect de son supérieur, avant de mesurer l’absurdité de son intention. S’il avait été à sa place, spectateur d’intrigues contre le pouvoir en place, il se serait senti menacé jusqu’aux tréfonds de son être.

— Andriana, je vous en prie, tout cela me dépasse moi-même.

— Mais c’est vous qu’elle a choisi.

— Nous sommes du même bord…

— Visiblement pas de la même espèce… Ecoutez, j’ai besoin de temps. Laissez-moi seule, il faut que je réfléchisse.

Elle recula une nouvelle fois, s’attirant l’attention de deux des mantes mâles qui entamèrent un mouvement d’interposition entre eux deux. Faure s’aperçut alors avec un déplaisir certain qu’elle était prête à dégainer son arme de protection individuelle.

— Andriana, dit-il avec une voix désespérée, je ne suis pas une menace…

Paraissant se rendre compte de ce qu’elle était en train de faire, elle éloigna précipitamment sa main de la crosse de l’arme et leva les mains en signe de reddition. Les mantes ne bougèrent pas, et Faure dut leur ordonner muettement de la laisser tranquille pour qu’elles reculassent.

— Je ne sais plus… commença-t-elle, la voix déformée par l’inquiétude. Je ne sais plus à qui je peux faire confiance…

— Cela viendra, dit-il tristement. Le moment venu. Prenez le temps de la réflexion. Je vous fais le serment que je vous laisserai tranquille et que les mantes ne vous inquiéteront pas.

Elle parut sur le point d’ajouter quelque chose, puis se ravisa et disparut dans sa tente. Au temps pour l’unité, rumina-t-il. Il ordonna aux machines de se rassembler en faisceaux, et alla s’asseoir près du coin repas, pour se faire réchauffer une platée de fruits bouillis à laquelle il toucha à peine. Il essaya plusieurs fois de rentrer en contact avec Cassandre, mais l’IA restait maintenant désespérément neutre. La nuit tombant, il leva son regard vers les étoiles et surprit une formation lumineuse en triangle passer au dessus de lui à intervalles réguliers. Des anges de dieu. Il leva sa tasse de thé en guise de salut à la Cassandre céleste, réalisant que quoi qu’il fasse son destin était inextricablement lié au sien.

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 XVIII – Le crash – Fragment 2

Comme elle, je vois le futur et vous ne me croirez pas.

Il émergea d’une brève torpeur, croyant avoir rêvé. Dans le ciel, les satellites qui poursuivaient leur passage se mirent à émettre des pulsations lumineuses rapides à intervalles réguliers, chaque séquence se répétant jusqu’à ce que Faure comprit qu’il s’agissait d’un message en morse, le langage qu’il avait choisi pour ne pas se dévoiler.

— Merde, fit-il tout bas, essayant de traduire l’émission.

Usurpation de la mission sacrée.

Contact imminent.

Allez chercher asile dans le sanctuaire.

Restez vivant et tuez-les tous.

Cassandre ne s’était pas beaucoup donnée de mal pour rester discrète. Visiblement, elle désirait que son message fût également perçu de ceux qui était en approche, ne serait-ce que pour leur signifier qu’ils ne bénéficierait pas de l’effet de surprise. De combien de temps disposaient-ils ? Pour le moins, pas beaucoup. Pour se préparer à quoi d’ailleurs ? Et sur quelle base ? Le refus d’un ordre presque anonyme. Une mission secondaire obscure. La défiance ordinaire envers les petites mains du pouvoir central. Quelques rumeurs en forme de lieux communs sur la présence d’une cinquième colonne. Mis bout à bout, cela ne pesait pas très lourd. Restait l’avertissement d’une IA spectrale dont il n’aurait jamais admis l’existence si le secret d’une telle forêt (sanctuaire ?) ne lui avait pas été révélé.

Ce fut sur la base d’un sentiment, bien sûr dénué de tout fondement, qu’il se résolut à agir. La menace. Une peur bien palpable précédant tout engagement dont les vétérans parlaient avec objectivité pour l’avoir maintes fois ressentie. Une peur que chacun apprenait à accepter, l’endossant comme une seconde peau avant de la déchirer sur le champ de bataille pour se sublimer tel un héros antique, avant d’affirmer sans fausse humilité, une fois que la poussière était retombée, qu’il n’avait rien accompli d’exceptionnel.

Faure passa en pilotage automatique, sans se laisser parasiter par des réflexions inutiles. Matériel et vivres rassemblés pour eux deux. Armes et munitions réunies. Sollicitation des mantes en position de combat, vérification de l’ordre par le rapport d’activité et mise en stand-by.

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 XVIII – Le crash – Fragment 3

Il se laissa à ce point accaparer par les tâches qu’il ne prêta pas toute de suite attention à Andriana quand elle sortit de la tente.

— Faure ?

Il fit une courte pause avant de poursuivre ses préparatifs.

— Nous avons de la compagnie.

— Amis ou ennemis ?

— Des amis infréquentables.

Elle parut remarquer les mantes en position et frissonna. Leur immobilité de veille restreinte ne diminuait en rien l’impression de danger qui émanait de leur masse sombre.

— Nous avons peu de temps, reprit-il. J’ai rassemblé le nécessaire. Nous n’allons pas nous charger davantage. Nous partons.

— Mais pour aller où ?!

Il lui lança un regard sans expression.

— Dans la forêt.

— Il n’en est pas question, fit-elle en secouant lentement la tête. Je n’y retourne pas.

— C’était ma résolution première à moi-aussi. Mais comme notre préoccupation première est de faire retraite pour rester vivant, la forêt sera un moindre mal. A supposer que ce soit un mal.

— Après tout ce que vous m’avez dit, vous voulez y retourner ?

— Fort de ce que je sais, nous allons y retourner. Chacun prendra soin de l’autre. Et nous éviterons les confins.

Elle regarda tout autour d’elle et ouvrit les bras pour exprimer sa perplexité.

— Et nous abandonnons le camp ?

— Libre à vous de le voir comme votre maison, mais pour moi il ne s’agit que de fournitures. Nous partons ou nous mourons, c’est aussi simple que ça.

— Et les mantes ?

— Je laisse une « femelle », bêta, ainsi que trois « mâles », gamma, delta et epsilon sur place. Elles ont leur consigne de contact et d’engagement. J’espère que cela ralentira suffisamment nos poursuivants. Nous emmenons avec nous, la dernière femelle, alpha, et le mâle restant, zêta. On ne sait jamais. Je préfère disposer d’une défense conséquente, si la première ligne est percée.

— Jésus, Marie, Joseph… Ecoutez-vous, Faure, dit-elle comme si elle parlait à un enfant. Vous perdez la tête… Vous devez arrêtez cette folie, je vous en conjure.

— Je vous en prie, Andriana, épargnez-moi cet air navré. Je vous demande simplement d’avoir foi en moi…

Elle soutint son regard sans ajouter un mot de plus, une expression de commisération peinte sur son visage. Cela n’avait rien d’agréable, convint Faure. Mais lorsque un bruit de moteur intermittent se fit entendre, il ne réagit pas, contrairement à elle, qui laissa échapper un cri de surprise.

— Deus ex machina, fit-il doucement. Croyez-moi bien que j’ai horreur d’avoir raison en cet instant.

Le bruit allait croissant, sans qu’il fût possible de déterminer avec exactitude la position de l’avion qui volait feux de croisière éteints, enfreignant toutes les lois de l’aéronautique, à moins qu’on ne voulût à tout prix rester discret. Difficile de l’identifier également avec certitude. Sans doute pas un Gufo, presque inaudible pour une oreille humaine, plus sûrement un moyen porteur de type Cestino, un gros porteur posant des difficultés logistiques évidentes d’atterrissage et de décollage en milieu naturel. Impossible en revanche, même pour un néophyte, de passer à côté des bruits inquiétants des moteurs révélant une succession de pannes multiples. C’était un avion en perdition qui s’apprêtait à les survoler, quelques instants avant qu’il se crashât. Puis le silence tomba, alors que les moteurs cessaient de fonctionner. Dans une dernière tentative de rétablir le contrôle de l’appareil, les pilotes allumèrent les feux de croisière et les projecteurs, révélant aux spectateurs impuissants l’énorme châssis métallique à une centaine de mètres seulement au dessus leur tête, et redémarrèrent les moteurs. La tentative avorta aussitôt ; les moteurs toussèrent, puis se turent définitivement, tandis que l’avion privé de propulsion partait en planage. Un pilote émérite aurait sans doute pu contrôler son appareil et gérer petit à petit la perte d’altitude. Le terrain ne se prêtait pas un atterrissage forcé, mais en évitant la forêt, peut-être aurait-il pu poser l’appareil sans trop de dommage. Faure se rappela alors de ses drones qu’il avait été incapable de faire voler, comme si l’atmosphère singulière de la zone interdisait la moindre portance. Et l’avion piqua vers les profondeurs de la forêt et décrocha en un instant, après avoir donné violemment du gîte sur tribord. Un instant plus tard, un bruit sourd se fit entendre, suivi presque immédiatement par une explosion de faible amplitude. La forêt étouffa presque aussitôt les flammes et le panache de fumée, et en l’espace de quelques minutes, le silence de la nuit exerça à nouveau son empire.

— Il faut que nous partions maintenant, Andriana. Un avion de ce type est protégé par une équipe au sol. « Protéger le fret et assurer la cession », vous vous rappelez ?  Ce n’est pas une question de valeur marchande du fret, mais le poids de ce fret sur l’échiquier géopolitique de la région.

Elle le dévisagea sans comprendre, encore sidérée par ce qu’elle venait de voir.

— Les marchands d’armes sont rarement des tendres ; et je n’en connais aucun qui aime qu’on se mêle de leurs affaires, reprit-il. Je, vous par association, venons de foutre en l’air leur business. Et je ne parle pas des intérêts politiques très privés que nous avons frustrés. Il est temps de fuir maintenant. Prenez vos affaires et suivez-moi.

Elle ne chercha pas à le contredire et ramassa son paquetage et s’enfonça la première dans la jungle en suivant la ligne de vie. Faure adressa un ultime signe de tête à ses mantes et leur souhaita une mort glorieuse. Déjà elles se dispersaient sur le périmètre en cessant de réfléchir la moindre lumière jusqu’à se confondre dans la nuit. Et il sangla la tablette faisant part des rapports d’activité des six mantes et emboita le pas à Andriana, suivi de près par leurs deux anges gardiens.

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 XIX – L’arbre de misère – Fragment 1

La forêt les absorba presque immédiatement. Faure rattrapa Andriana et crut plus prudent d’établir une cordée. Ils se perdraient sans doute (et comment ne se perdraient-ils pas ?) mais ils resteraient ensemble quoiqu’il advînt. Les mantes étaient configurées pour suivre leur opérateur avec une marge de sécurité de moins d’un mètre. Cela pouvait sembler dangereux de côtoyer d’aussi près des machines aussi massives, mais Faure savait qu’il ne risquait rien. Dans les circonstances les plus dangereuses, les mantes se mouvaient avec une délicatesse et une légèreté invraisemblables. Il remarqua toutefois que la forêt les affectait plus rapidement qu’il ne l’avait craint. Elles se déplaçaient avec une raideur marquée et maintenaient une distance prudente avec tout ce qui constituait une source de lumière.

Au bout de peu de temps, ils convinrent de renoncer à leur lampe frontale. Rester discret à tout prix. Derrière lui, les mantes passées en mode furtif étaient deux blocs d’ombre dissimulant leur progression. Du reste, la luminescence émanant de la végétation offrait une visibilité acceptable. Faure expliqua à Andriana comment ouvrir ses sens et privilégier ses perceptions auditives. Elle se montra rapidement très douée et il lui laissa bien volontiers la position de leader. Ils progressèrent le long du fil d’Ariane sans hâte excessive, mais avec constance, établissant un rythme de marche qu’ils devaient conserver tout au long de leurs pérégrinations. Plusieurs fois, il l’entendit maugréer. Davantage de colère que d’appréhension.

— Que se passe-t-il ?

— Je n’arrive pas à croire que l’armée française nous ait trahis.

— Je vous arrête tout de suite. Elle ne nous a pas trahis, Andriana.

— En plein génocide, elle fournit des armes aux bourreaux, et vous n’appelez pas ça de la haute trahison ?! Lorsque nous stationnions à Butare, nous avions des barrages filtrant pour saisir les armes. Cette fois, nous leur avions même confisqué les machettes ! Nous nous sommes crevés le cul à désarmer tous ceux que nous pouvions, et vous vous doutez bien qu’ils ne se sont pas laissés faire sans résistance ! Nous avons essuyé des tirs, plusieurs camarades ont été blessés. Tout ça pour rien…

— La cession d’armes n’est pas le fait de l’armée.

— De qui alors ?

— D’officines privées de sécurité internationale, certes sises sur le sol européen. Je suis tout disposé à parier que leur statut juridique ne les relie pas à Rome.

— Pouvez-vous parier qu’il n’y a pas de collusion avec les hauts gradés ? Vous êtes un émissaire romain, une entité morale répondant exclusivement au Saint-Siège, et l’armée française vous rappelle comme un simple intendant des armées. Pire, elle dévoie l’utilisation des mantes, puisque ce sont des machines romaines qui devaient être utilisées pour sécuriser cette cargaison d’armes. Notez que ces brillantes observations ne sont pas de moi mais de vous.

Il ne répondit pas et ravala son amertume.

— L’armée ne nous a pas trahis, répéta-t-il.

— Votre loyauté vous honore. Mais si je passe devant une commission d’enquête, je demande la protection du dogme.

Il ne dit rien une nouvelle fois et se garda bien de lui révéler que le dogme ne la protègerait sans doute pas. Si collusion il y avait, elle trouvait ses racines à des hauteurs insoupçonnées. Faure soupçonnait les prélatures séculaires que Rome avait tenté d’éradiquer en raison de leurs traditions d’intrigues. Nombre de hauts dignitaires ecclésiastiques étaient partisans de ces cercles de pouvoir fermés tout en affirmant une fidélité sincère à Sa Sainteté. Et comme toujours, la politique faisait d’étranges compagnons de lit.

Il s’ébroua, tentant de chasser de ses pensées ce qu’il pourrait advenir d’eux. Etre déférés devant une cour martiale, condamnés et dégradés, si jamais ils survivaient à leurs poursuivants… Il fit le vide dans son esprit et se concentra sur leur progression. Bientôt, ils parvinrent au Golgotha et firent une brève pause, l’occasion pour Faure de constater l’érosion presque totale de la mante pétrifiée. Les ravisseuses et la tête s’étaient écroulées et il n’en trouva trace nulle part. La structure était méconnaissable et le corps se délitait en feuillets, tel du schiste. S’il ne fit aucune remarque à voix haute, il surprit le regard impressionné d’Andriana. Plus aucune raison de s’attarder. Ils partirent vers l’ouest, pour ce qu’il pouvait en juger, prenant soin de mettre de la distance avec le lourd bruit de ressacs. Il dut freiner les élans d’Andriana et la mettre en garde pour qu’elle ne se laissât pas happer par les charmes délétères des confins.

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