— Pas tout à fait des antiquités, renchérit Faure. Des armes simples, connues pour leur robustesse, presque inusables. On est loin de la sophistication de l’arsenal romain, mais cela reste des acteurs intemporels des conflits du continent africain.

— Je ne vois pas les munitions…

Faure lui montra ce qui semblait un chapelet de mousse cascadant des branches.

— Incroyable…

— Lorsque les Justes hériteront de la Terre, ils entreront en dotation de livres aux pages jaunies et d’AK antédiluviennes.

— Votre optimisme me fait peur, Faure. (Elle examina le tronc et brossa vigoureusement « l’écorce. ») Venez voir.

— Qu’avez-vous trouvé ?

— Ça ressemble à un fragment de bordereau.

Il s’approcha à son tour et plissa les yeux pour mieux voir et laissa échapper un éclat de rire.

— Forcément… J’aurais dû m’en douter. Toujours la même rengaine : chercher l’argent.

— Si vous pouviez éclairer ma lanterne…

— Les montages financiers permettent de passer sous le radar et d’envoyer presque anonymement n’importe quoi n’importe où. Mais, au bout du compte, il faut bien que les fonds proviennent de quelque part. Je vois ici écrit le nom d’une certaine banque française tout ce qu’il y a de plus respectable.

— Ce n’était pas déjà le cas en 1994 ?

— C’est bien là où vous comprenez ce que peut vouloir dire « intouchable. » Personne ne peut prouver d’où émane vraiment l’argent.

Andriana se recula, l’air passablement écœuré, et examina les alentours du site. La forêt avait peu souffert de l’explosion, et la végétation reprenait ses droits. Faure vit la jeune femme se pencher sur un carré de terre encore dénudé et sortir un petit paquet de son brêlage. Quelques minutes plus tard, il l’entendit rire. Et pour la première fois depuis qu’il avait posé les pieds sur le sol du Rwanda, il reconnut de l’émerveillement.

— Faure, c’est extraordinaire, il faut que vous veniez voir ça…

Il la rejoignit et s’agenouilla, regardant avec perplexité ce qui semblait un plant de blé pousser à vue d’œil.

— J’emporte ce sachet partout avec moi, poursuivit-elle. Rien d’extravagant : des semences de céréales et d’arbres fruitiers. Vous pouvez voir ça comme une sorte de porte-bonheur, je transporte la vie telle qu’on la conçoit depuis la nuit des temps. Je viens de planter ce grain à l’instant, et voyez la rapidité de sa croissance.

Le plant parvint à sa taille maximale. L’épi était dense, chargé de graines lourdes parmi lesquelles Andriana en préleva une, avant de l’enfouir en terre avec des gestes témoignant d’une longue expérience agricole. Presque aussitôt, le grain germa et le plant s’élança, finissant sa croissance en moins d’une minute. Cette fois, elle sectionna tout l’épi pour l’examiner.

— Parfaitement sain, exempt de toutes maladies. Les insectes n’ont pas le temps de s’y attaquer. Cela donne une autre vision de la forêt, considérant la réaction de nos légionnaires, votre témoignage et ce que nous venons de vivre. C’est une matrice géante, un incubateur phénoménal…

— Je vous suis jusqu’à un certain point. Mais, on en revient toujours au même paradoxe : la loi de conservation de la masse. D’où provient l’énergie ainsi convertie ?

— La seule réponse qui me vient à l’esprit, c’est l’énergie noire. On a prouvé son existence. Et les réserves cosmiques sont si grandes qu’elles sont proches de l’infini. La forêt l’accumule et la restitue. Comment ? Je ne sais pas. Mais cela expliquerait ce dégagement d’énergie sous forme de rayonnement permanent.

— Je suis dépassé.

— Comme tout le monde, fit-elle en se redressant et en s’essuyant les mains l’une contre l’autre. (Elle tendit l’oreille, soudain préoccupée.) Faure, vous entendez ?

Accaparé par l’envahissement du camp, la fuite dans la jungle et le spectacle du pouvoir d’assimilation de la forêt, il réalisa qu’il en était venu à négliger le bruit des ressacs caractéristiques des confins. Non seulement le son grossissait mais il semblait s’approcher d’eux à toute vitesse. Il comprit qu’ils ne parviendraient pas à s’échapper à temps et eut tout juste le temps d’encorder la jeune femme avant qu’ils ne fussent engloutis par un maelstrom de sons, d’images et de lumière.

La lumière vacille. Le fragment suivant commence dans l’ombre.

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