La forêt les absorba presque immédiatement. Faure rattrapa Andriana et crut plus prudent d’établir une cordée. Ils se perdraient sans doute (et comment ne se perdraient-ils pas ?) mais ils resteraient ensemble quoiqu’il advînt. Les mantes étaient configurées pour suivre leur opérateur avec une marge de sécurité de moins d’un mètre. Cela pouvait sembler dangereux de côtoyer d’aussi près des machines aussi massives, mais Faure savait qu’il ne risquait rien. Dans les circonstances les plus dangereuses, les mantes se mouvaient avec une délicatesse et une légèreté invraisemblables. Il remarqua toutefois que la forêt les affectait plus rapidement qu’il ne l’avait craint. Elles se déplaçaient avec une raideur marquée et maintenaient une distance prudente avec tout ce qui constituait une source de lumière.

Au bout de peu de temps, ils convinrent de renoncer à leur lampe frontale. Rester discret à tout prix. Derrière lui, les mantes passées en mode furtif étaient deux blocs d’ombre dissimulant leur progression. Du reste, la luminescence émanant de la végétation offrait une visibilité acceptable. Faure expliqua à Andriana comment ouvrir ses sens et privilégier ses perceptions auditives. Elle se montra rapidement très douée et il lui laissa bien volontiers la position de leader. Ils progressèrent le long du fil d’Ariane sans hâte excessive, mais avec constance, établissant un rythme de marche qu’ils devaient conserver tout au long de leurs pérégrinations. Plusieurs fois, il l’entendit maugréer. Davantage de colère que d’appréhension.

— Que se passe-t-il ?

— Je n’arrive pas à croire que l’armée française nous ait trahis.

— Je vous arrête tout de suite. Elle ne nous a pas trahis, Andriana.

— En plein génocide, elle fournit des armes aux bourreaux, et vous n’appelez pas ça de la haute trahison ?! Lorsque nous stationnions à Butare, nous avions des barrages filtrant pour saisir les armes. Cette fois, nous leur avions même confisqué les machettes ! Nous nous sommes crevés le cul à désarmer tous ceux que nous pouvions, et vous vous doutez bien qu’ils ne se sont pas laissés faire sans résistance ! Nous avons essuyé des tirs, plusieurs camarades ont été blessés. Tout ça pour rien…

— La cession d’armes n’est pas le fait de l’armée.

— De qui alors ?

— D’officines privées de sécurité internationale, certes sises sur le sol européen. Je suis tout disposé à parier que leur statut juridique ne les relie pas à Rome.

— Pouvez-vous parier qu’il n’y a pas de collusion avec les hauts gradés ? Vous êtes un émissaire romain, une entité morale répondant exclusivement au Saint-Siège, et l’armée française vous rappelle comme un simple intendant des armées. Pire, elle dévoie l’utilisation des mantes, puisque ce sont des machines romaines qui devaient être utilisées pour sécuriser cette cargaison d’armes. Notez que ces brillantes observations ne sont pas de moi mais de vous.

Il ne répondit pas et ravala son amertume.

— L’armée ne nous a pas trahis, répéta-t-il.

— Votre loyauté vous honore. Mais si je passe devant une commission d’enquête, je demande la protection du dogme.

Il ne dit rien une nouvelle fois et se garda bien de lui révéler que le dogme ne la protègerait sans doute pas. Si collusion il y avait, elle trouvait ses racines à des hauteurs insoupçonnées. Faure soupçonnait les prélatures séculaires que Rome avait tenté d’éradiquer en raison de leurs traditions d’intrigues. Nombre de hauts dignitaires ecclésiastiques étaient partisans de ces cercles de pouvoir fermés tout en affirmant une fidélité sincère à Sa Sainteté. Et comme toujours, la politique faisait d’étranges compagnons de lit.

Il s’ébroua, tentant de chasser de ses pensées ce qu’il pourrait advenir d’eux. Etre déférés devant une cour martiale, condamnés et dégradés, si jamais ils survivaient à leurs poursuivants… Il fit le vide dans son esprit et se concentra sur leur progression. Bientôt, ils parvinrent au Golgotha et firent une brève pause, l’occasion pour Faure de constater l’érosion presque totale de la mante pétrifiée. Les ravisseuses et la tête s’étaient écroulées et il n’en trouva trace nulle part. La structure était méconnaissable et le corps se délitait en feuillets, tel du schiste. S’il ne fit aucune remarque à voix haute, il surprit le regard impressionné d’Andriana. Plus aucune raison de s’attarder. Ils partirent vers l’ouest, pour ce qu’il pouvait en juger, prenant soin de mettre de la distance avec le lourd bruit de ressacs. Il dut freiner les élans d’Andriana et la mettre en garde pour qu’elle ne se laissât pas happer par les charmes délétères des confins.

La lumière vacille. Le fragment suivant commence dans l’ombre.

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